Décarbonation de la chaîne de valeur - quelle méthodologie appliquer ?

Décarbonation de la chaîne de valeur - quelle méthodologie appliquer ?

Mesurer le scope 3 de son bilan carbone est un exercice complexe. De nombreuses méthodologies existent, chacune avec leurs avantages et leurs limites. Comment collecter les données carbone ? Quel est leur niveau de qualité ? Sont-elles exploitables ? Enfin, l’exercice se complexifie encore davantage lorsqu’il s’agit de réduire ces émissions.

Vincent Lorich

Vincent Lorich

VP Climate

Mise à jour :
23/7/2024
Publication :
31/10/2023

BEGES, SBTi, CSRD… De plus en plus de normes rendent la comptabilité du scope 3 obligatoire. Ce scope, longtemps délaissé car très complexe à mesurer, devient progressivement un must have pour les entreprises voulant rester compétitives dans les années à venir.

Selon le CDP, la chaîne de valeur équivaut en moyenne à 92% des émissions d'une entreprise. Et toutes les institutions s’accordent à dire que le scope 3 représente aussi bien un levier essentiel dans la lutte contre le changement climatique qu’un enjeu de compétitivité pour les entreprises. En effet, comptabiliser son scope 3 dès aujourd’hui c’est :

  1. Se préparer à la réglementation, en prenant de l’avance sur les obligations légales et normes climatiques qui vont devenir de plus en plus contraignantes
  2. Compléter son reporting et atteindre ses objectifs de réduction, en améliorant ses indices de durabilité et en s’inscrivant dans le mouvement SBTi, reconnu mondialement.
  3. Renforcer sa compétitivité et la résilience de sa chaîne de valeur en comprenant mieux les composantes de son bilan carbone. Renforcer les lignes d'approvisionnement vulnérables et réduire les coûts grâce à des plans d'efficacité énergétique sont des exemples d’actions pouvant être mises en place.
  4. Améliorer son image de marque et sa marque employeur, en renforçant son leadership et ses engagements en faveur de la durabilité.

Pourtant, malgré ces bénéfices concrets, le CDP considère que seules 5% des entreprises ont établi un plan de transition de leur scope 1 à 3 suffisamment transparent, solide et activable. 

Comment faire pour rejoindre ces 5% d’entreprises ? Et surtout, quels sont les obstacles qui empêchent les 95% restants d’améliorer leur compétitivité grâce au scope 3 ?

Qu’est-ce que le scope 3 ?

Les émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise peuvent être catégorisées en 3 scopes définis par le Greenhouse Gas Protocol (GHG Protocol). Ce cadre de comptabilisation et de reporting des émissions de gaz à effet de serre, permet aux entreprises d’évaluer leurs émissions sur l’ensemble de leur chaîne de valeur.

Le scope 1 comprendra l’ensemble des émissions dites directes de gaz à effet de serre (chauffage des locaux, équipements de l’entreprise, émissions de véhicules de l’entreprise…)

Le scope 2 concerne les émissions indirectes, liées à la consommation d’énergie lors de processus de production (achat d'électricité, de chaleur ou de froid)

Enfin, le scope 3, celui qui nous intéresse, va rassembler l’ensemble des autres émissions. Il est lui-même divisé en deux sous-catégories.

  • Le scope 3 amont qui comprend l’ensemble des activités qui interviennent en amont de la production de produits ou services de l’entreprise :  achats de matières premières et services, transport amont, voyages d'affaires, trajets domicile-travail des salariés, déchets générés par les opérations
  • Le scope 3 aval qui comprend l’ensemble des émissions liées à la distribution et l’utilisation des produits et services de l’entreprise : transport aval, utilisation des produits, déchets générés par la fin de vie des produits, franchises…
Postes d'émissions au sein des 3 scopes d'émissions carbone

Cette méthode de calcul des émissions, largement reconnue à l'échelle internationale, subdivise les émissions du Scope 3 en 15 catégories distinctes. La pertinence des différentes catégories dépend évidemment du secteur d’activité de l’entreprise concernée.

Dans une grande partie des cas, la part la plus importante du scope 3 repose sur les “Achats de produits et services”, autrement dit la chaîne de valeur amont.

Les 15 catégories du scope 3 selon le GHG protocol

Les différents standards et réglementation de comptabilité carbone visent à inciter les entreprises à intégrer leurs achats et autres éléments de leur chaîne de valeur à leur bilan carbone afin d’avoir une vue exhaustive des émissions de GES liées à leur activité.

Identifier les vrais obstacles à la comptabilité de la chaîne de valeur.

S’il apparaît aujourd'hui évident que comptabiliser les émissions liées à sa chaîne de valeur est indispensable pour disposer d’un bilan carbone complet et actionnable, mettre en pratique cette comptabilisation est une autre histoire.

Aujourd’hui une entreprise a deux manières de collecter les données de sa chaine de valeur. Soit par (1) l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) des produits achetés, soit par (2) le bilan carbone de ses fournisseurs.

Si ces deux approches présentent des avantages, elles ont également leurs limites respectives qui font obstacle à la fiabilité du bilan carbone scope 3. La conséquence directe est la difficulté d’actionner ensuite des leviers permettant d’agir de manière substantielle sur les émissions de GES de la chaîne de valeur.

Aux difficultés liées à ces méthodologies s’ajoutent les obstacles traditionnels de l’établissement d’un plan carbone, bien connus des chargés de projets RSE : multiplicité des acteurs, collecte des données, complexité organisationnelle, degré de maturité du marché…

C’est pourquoi toute entreprise souhaitant se lancer sereinement dans la comptabilité de son scope 3 doit identifier et comprendre ces obstacles.

Les limites de l’approche ACV produit

L’ACV est une méthode très précise permettant d’évaluer l'empreinte environnementale d'un produit. Il s’agit, pour un produit ou service donné, de réaliser un bilan exhaustif de son impact environnemental tout au long de son cycle de vie.

Néanmoins cette méthode se confronte à plusieurs obstacles lors de sa comptabilisation au sein du scope 3 d’un bilan carbone :

  1. La faible disponibilité de la donnée nécessaire au calcul d’une ACV. Réaliser l’ACV d’un produit revient à réaliser l'inventaire de l’ensemble des flux de matières et d'énergies ainsi que des facteurs d'activité et d'émission liés à sa production. C’est une activité qui peut rapidement se révéler complexe, coûteuse et chronophage.En conséquence, très peu de fournisseurs aujourd’hui pourront fournir cette donnée.
  2. Le coût élevé d'une ACV de produit qui s'élève en moyenne à 10 000 euros. Dans les faits, cela se traduit par des ACV rarement actualisés et donc le suivi annuel de l’empreinte carbone ne capturera pas les évolutions réelles réalisées chez le fournisseur.
  3. L’ACV d’un produit n’est pas généralisable à l'ensemble des produits d’une entreprise. En effet, les résultats obtenus ne peuvent pas être appliqués à d'autres produits ou services, nécessitant de réitérer l'exercice pour chaque produit ou service présent dans la chaîne de valeur.
  4. Les ACV d'un fournisseur à l'autre ne sont pas comparables. Les méthodes et hypothèses de calcul sont différentes d’un fournisseur à l’autre. Par conséquent, il est souvent nécessaire d’effectuer, a posteriori, un traitement des données manuel pour les rendre homogènes et comparables.

En résumé, l'ACV est très pertinente pour évaluer l'empreinte environnementale d'un produit mais, ne l’est pas forcément à date pour réaliser un bilan carbone du scope 3, compte tenu de la maturité actuelle du marché.

Les limites de l’approche Bilan carbone du fournisseur

La deuxième approche consiste à utiliser le bilan carbone (BC) du fournisseur pour créer un indicateur d’intensité, aussi appelé facteur d'émission (FE). Ce facteur d’émission est obtenu en divisant le bilan carbone du fournisseur par un élément d'activité, généralement son chiffre d'affaires, pour lui attribuer la part consacrée au produit consommé.

Bien que cette approche soit plus adaptée à un large périmètre, les taux d’incertitude qu’elle génère réduisent fortement sa précision et donc sa fiabilité.

  1. La disponibilité souvent moyenne à faible des bilans carbone des fournisseurs peut rendre difficile la collecte de données en quantité suffisante.
  2. Le périmètre du bilan carbone du fournisseur est souvent éloigné du périmètre du produit, rendant l'indicateur d’intensité obtenu imprécis, voire complètement erroné. Il est difficile de mesurer le bilan carbone d’un produit de manière fiable en s’appuyant uniquement sur la part que ce produit représente dans le chiffre d’affaires total du fournisseur. Prenons un exemple : pour l’achat de mobilier de bureau, d'équipement informatique, etc., mieux vaut utiliser le facteur d’émission de la base Ademe de ces produits, que le bilan carbone spécifique du distributeur auprès de qui on se fournit, qui ne sera représentatif que du mix moyen de produits qu’il distribue.
  3. Le bilan carbone fournisseur n'est pas toujours de bonne qualité. Bien souvent des scopes ou activités sont manquants et/ou l’incertitude trop élevée à cause de l’utilisation de facteurs d’émissions monétaires. En l’absence de méthodologies sectorielles partagées, les données récoltées auprès des fournisseurs sont donc trop peu précises et non comparables.
  4. La difficulté et les coûts financiers liés à l’homogénéisation des données fournisseurs afin de les rendre comparables. Rendre comparable des données fournisseurs nécessite de se plonger dans les périmètres retenus, les hypothèses utilisées. Quand l’information est disponible (ce qui est rarement le cas), l’effort d’homogénéisation est très important et nécessite de s’appuyer sur des moyennes sectorielles qui ne sont pas toujours adaptées aux spécificités du fournisseur, et qui par ailleurs limitent l’intérêt de collecter de la données spécifique fournisseur.

Pour conclure, cette approche, plus abordable, reste limitée par une méthodologie peu homogène voire souvent peu rigoureuse et un degré d’incertitude très élevé. Le risque est encore une fois d’obtenir des bilans carbones peu fiables et non actionnables.

Les quatre obstacles généraux

Aux limites inhérentes aux différentes méthodes de calcul s’ajoutent quatre obstacles génériques qui accentuent la complexité de cet exercice pour de nombreuses entreprises. 

  • La multiplicité des acteurs

Le premier challenge réside dans le fait que les émissions du scope 3 sont hors du contrôle direct des entreprises. Intégrer et impliquer ses fournisseurs, clients, partenaires commerciaux et bien évidemment son équipe achat le plus tôt possible dans le processus de collecte est un réel enjeu. Le nombre de fournisseurs d’une entreprise pouvant parfois se compter en milliers, l’exercice représente un véritable challenge.

  • La collecte des données, la terreur des équipes RSE

Collecter et traiter les données est l'un des principaux défis de la comptabilité du scope 3 en raison de la quantité et de la diversité des parties prenantes et des types et formats de données impliquées. Par ailleurs, il faut partir du principe que la donnée collectée sera de qualité différente selon l’implication du fournisseur, l’interlocuteur qui répondra au questionnaire et le temps qu’il peut (ou non) consacrer à cette tâche. Mieux vaut donc s’équiper d’un outil en mesure de collecter et traiter un grand nombre de données tout en leur appliquant des degrés d’incertitude permettant de mesurer leur qualité. 

  • Les grandes organisations, face à un niveau de complexité supplémentaire

La taille des entreprises peut également représenter un obstacle majeur. Bien souvent, les très grandes entreprises sont composées de différents sites et/ou filiales répartis sur l’ensemble du globe et possédant tous leur propre réseau de fournisseurs. Cette organisation complexifie davantage la collecte de données des chaînes de valeurs. Elle  réduit la possibilité de réaliser des économies d’échelle et multiplie de facto les sources de données, leur format… et donc potentiellement leur qualité.

  • La maturité du marché, l'obstacle fréquemment négligé

Dans les faits, il est quasi-impossible d'obtenir des données carbone actualisées et précises de ses fournisseurs. La maturité des différents secteurs en matière de calcul de l’empreinte carbone est encore très disparate. A ce jour, il faut considérer que seule une minorité de vos fournisseurs disposera de données carbone précises et actualisées de leurs produits et services. Il faudra probablement encore attendre 5 à 10 ans pour observer une amélioration significative de la quantité et de la qualité des données fournies sur toute la chaîne de valeur.

Décarboner (efficacement) sa chaîne de valeur, est-ce possible ?

Peut-on décarboner efficacement son entreprise en se fondant sur des données fournisseurs incomplètes, imprécises et non comparables. C’est très peu probable.

Pourtant, quand le scope 3 représente la majeure partie de vos émissions de GES, cela peut rapidement vous donner le sentiment d’être face à un mur lorsqu’il s’agit de lancer vos actions de décarbonation. Comment alors améliorer la collecte de vos données tout au long de la chaîne de valeur de votre entreprise ?

Il est important d’adopter une méthode itérative et de penser à moyen et long terme. En accentuant la pression sur vos fournisseurs et en les accompagnant dans la mise en place d’une comptabilité carbone vous serez, au fur et à mesure des années, en mesure de récolter davantage de données et de qualité supérieure.

Au-delà de ça, vous créerez un effet de vases communicants en incitant vos fournisseurs à s’adresser à leur propres fournisseurs. Il s’établira alors un cercle vertueux permettant, exercice après exercice, d’améliorer de façon continue la collecte des données d’activité et d’établir in fine un bilan carbone de qualité.

Comment agir ensuite sur ce scope 3 ?

Repenser son activité en profondeur

Il existe bien entendu différents moyens de réduire l’impact de son scope 3 sur son bilan carbone. Le plus efficace étant de repenser son modèle de production. En effet, “l’énergie la plus propre est celle qu’on ne consomme pas” et ce paradigme est évidemment applicable à l’ensemble des éléments qui constituent votre scope 3.

Réduire le gaspillage de ressources, repenser la manière de fabriquer son produit, changer son business model pour le rendre plus responsable sont des solutions qui permettent d’agir très concrètement sur le scope 3 de son bilan carbone.

C’est dans ce projet que s’est par exemple lancé Décathlon en privilégiant l’éco-conception pour certaines gammes de produits et en testant un nouveau modèle de croissance via le projet “We play circular”. Ils souhaitent développer leur activité de location d’équipements sportifs mais également proposer de racheter les produits pour les reconditionner et les réintégrer dans le cycle de vente. L’objectif étant de passer progressivement d’un modèle de croissance uniquement fondé sur la consommation à un modèle de croissance circulaire.

En s’appuyant à la fois sur une vision exhaustive du cycle de vie de leurs produits, ils agissent à la fois sur sa conception (scope 3 amont) et sa fin de vie (scope 3 aval) et réduisent ainsi de manière significative l’impact du scope 3 sur leur bilan carbone.

Mobiliser ses fournisseurs

Changer de modèle est forcément une entreprise risquée et qui n’est pas envisageable ou souhaitable pour toutes les industries. L’autre méthode consistera donc à mobiliser ses fournisseurs pour agir sur les émissions de GES liées à son scope 3.

La première initiative à prendre est de mobiliser ses fournisseurs existants. En les informant de votre intérêt pour les sujets environnementaux et de votre besoin d’avoir une comptabilité carbone de qualité, vous pouvez déjà leur faire comprendre la nécessité de reporter leurs données environnementales.

Selon la SBTi, si deux entreprises demandent à un même fournisseur de reporter ses données environnementales, il y a 68% de chance que celui-ci le fasse. L’importance pour le fournisseur de collecter ces données peut agir comme une épée de Damoclès. En refusant de transmettre ces informations ou en restant évasif sur le sujet, il se met dans une position risquée par rapport à de potentiels concurrents qui se seraient engagés dans cette démarche de façon sérieuse.

Pour aller plus loin, vous pouvez également les accompagner dans ce processus de comptabilisation en leur fournissant des recommandations sur la méthodologie à suivre, des modèles de reporting ou des outils adaptés à la collecte de données carbone.

Lorsqu’il s’agira d’identifier de nouveaux fournisseurs, vous pouvez tenir compte en amont de l’implication de vos futurs partenaires sur les sujets environnementaux. C’est le meilleur moyen de s’assurer qu’ils seront en mesure de vous fournir des données carbone et de qualité.

La SNCF, par exemple, intègre progressivement des critères carbone dans ses appels d'offres en fixant un prix interne du carbone d’un montant actuel de 100€/t de CO2. Les émissions de carbone des candidats à l’appel d’offres auront ainsi un impact direct sur la note financière de la société. Elle a également accru le poids des critères RSE et notamment climatiques (trajectoire de décarbonation) dans ses critères de sélection.

La solution Supply Chain de Traace

Chez Traace, nous sommes conscients des enjeux et des limites de la comptabilité du scope 3. Nous avons créé un module de pilotage carbone des fournisseurs modulable et applicable à l’ensemble de nos utilisateurs.

L’objectif de ce module est d’évaluer la maturité de vos fournisseurs, et donc la probabilité que le volume d’émissions lié à chaque fournisseur soit sous contrôle ou non. Nous vous permettons de réaliser une analyse de risque afin de s’affranchir de la qualité des émissions que votre fournisseur est en mesure de vous fournir. Cela vous permet ainsi de cibler les fournisseurs clés qu’il faudra accompagner et faire progresser. La phase de collecte de vos données s’en trouve donc simplifiée.

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Découvrez également notre article sur la politique d’achats responsables pour en apprendre plus sur la décarbonation du scope 3 de votre entreprise.

Sources :

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